LE MASQUE ET LA PLAIE
C’est comme si certains hommes, Ensor, Munch, avaient ouvert la voie. La voie d’un chemin que seules les femmes pourraient un jour poursuivre et mener à son terme, quel qu’il soit, et même si, hélas ne nous y attend que le spectacle désolant de notre insondable néant. Il faut de l’enfance pour l’emprunter ce chemin, et comme le disait Marguerite Duras : « les femmes ont plus d’enfance, les hommes sont plus enfantins ». Et Sophie Théaux a de l’enfance plein sa peinture, une enfance prématurément entropique, dévastée par l’insoutenable. Son univers en est le produit. Ses visages sont des masques blêmes et fardés auxquels le désespoir fait un voile agnostique, ses bouches des émonctoires béants, ses yeux des paysages de désolation noyés de mélancolie. Dans ses aquarelles, l’acédie des visages laisse place à la distorsion des corps de femme (son corps de femme) fendus par cette entaille de plaisir et de douleur, encore un chemin, mais de chair celui-là, intrusif et qu’elle stigmatise comme s’il s’agissait d’en révéler sa nature de blessure, que le sexe des hommes vient interdire de cicatriser. Peu à peu (j’allais dire peur à peur), le rose des muqueuses s’interpénètre avec celui, plus floral, de pétales abstraites, et l’humanité rend son tablier de viande pour ne plus s’incarner que dans quelques géométries torturées. Il fut un temps où seuls les condamnés à morts et les bœufs étaient écorchés. C’est à notre tour aujourd’hui d’être dépecés vivants sous les coutelas confluents de notre mal-être ontologique et d’un monde malveillant et incapable d’empathie. Sophie Théaux est la peintre de cette autodissection sacrificielle, éclaireuse sur ce chemin de la vérité nue que la cécité collective préfère ne pas voir.
D.Kelvin